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24 mars 2008 1 24 /03 /mars /2008 19:55

Paul Gestraud, édition "mon étiquette", Thierry Grandjean, Jarnac, abbé Pierre, pardonné mais pas oublié, mémoires, autobiographie,

Il y a quelques jours une dame m'appelle. Son beau-père fête ses quatre-vingt dix ans et rassemble à cette occasion toute sa famille pour remettre à chacun un exemplaire de ses mémoires. La belle-fille souhaite donc un article dans la Charente Libre. Ce n'est pas mon secteur mais le collègue, indisponible momentanément, lui a transmis mes coordonnées.  

Nous prenons rendez-vous…
J'arrive dans la petite maison jarnacaise en tout début d’après-midi. Une dame m’ouvre la porte donnant sur la rue et me fait entrer dans une pièce claire qui ouvre, de l’autre côté, sur le jardin qui dégringole loin sur l'arrière de la maison. Le grand-père, assis dans son canapé se lève à mon arrivée.
Curieuse impression de connaître le personnage, mais je ne suis pas physionomiste. Je n’ai hélas pas la mémoire des visages.

 
Le sourire est jovial, avenant. La poignée de main est franche et solide. La barbe blanche ne tarde pas à s’agiter avec vigueur au rythme de la bouche  édentée qui commence déjà à raconter, raconter …

Il s’appelle Paul.
A l’occasion de ses quatre-vingt-dix ans, il a consigné ses mémoires dans un ouvrage « Pardonné mais pas oublié »
Dans sa jeunesse, il a été éclaireur réunioniste à Jarnac et a participé en 36 à un camp scout avec Baden-Powell. Issu d’une famille fort pratiquante et lui-même très engagé à cette époque, il devint par la suite conseiller presbytéral pour la communauté protestante de Segonzac.

 papi-Paul.JPG


Toute ressemblance avec une personne ayant existé ne serait que pure coïncidence

 

Paul Gestreau se confie, simplement. Il raconte sa vie. Une vie difficile et douloureuse au cours de laquelle il a vu partir à jamais ses trois enfants et il y a peu, son épouse. Pourtant le vieil homme rayonne et son charisme est tel que les jeunes n’en finissent pas de se plaire en sa compagnie. Bruno et Pascal, deux de ses petits-fils, Stéphanie l’auxiliaire de vie qui le considère comme son grand-père et surtout Nadine, l’épouse de Dominique, le fils décédé lui aussi. Tous aiment à dire de lui qu’il est « comme le bon pain, pas difficile à vivre » 

C’est Nadine « qui a été sa main »pour la rédaction de ses mémoires, comme il aime à le souligner. Un petit recueil tiré à une cinquantaine d’exemplaires seulement, sur les presses de l’imprimerie « Mon étiquette » de Pons et destiné à sa famille et ses amis, réunis ce samedi de mars pour son anniversaire. C’est cet hiver qu’il a décidé de laisser à ceux qu’il aime la trace de sa vie tellement chargée, après trois hospitalisations qui ont failli le faire passer de l’autre côté 

A l’hôpital, Nadine a commencé à enregistrer les récits sur un dictaphone. Paul s’en est sorti. "Miraculeusement", soutient-il, et ragaillardi. Il fait à nouveau quotidiennement un peu de gymnastique et me démontre geste à l’appui, qu’il est resté souple et agile en touchant de sa jambe son bras levé à l’horizontale à la manière des danseuses de music-hall. Il ferait même le grand écart si Stéphanie ne s’y opposait gentiment. La seule chose qu’il a abandonnée en octobre dernier c’est sa voiture remplacée par un scooter qui lui permet encore de se déplacer dans les rues de Jarnac et dans les chemins de campagne qu’il affectionne particulièrement. Un personnage véritablement, doué d’une « ouverture d’esprit et d’une curiosité naturelle » comme l’a souligné dans la préface de son livre, Thierry Grandjean, son éditeur. En effet, pour retrouver des photos, des détails utiles pour compléter ses écrits, Paul s’est initié à internet avec l’aide de Nadine. Tous les deux, complices, proches, père et fille, amis à la fois. Le lien qui les unit est fort. Cela se sent. Cela se voit. Nadine, présente et qui s’active aujourd’hui aux préparatifs de la fête confirme. 

Une vie difficile et douloureuse

Engagé à vingt ans juste avant la guerre, Paul restera absent sept ans loin de la maison familiale. Il participera aux combats violents en Meuse et en Ardenne, dans les forts de la ligne Maginot. Les camps, les planques. Le froid. La faim. Mais « se préservant du ventre, comme il le dit, pour préserver sa tête ». C’est que Paul qui admet, « user de tout, sans abuser » a ses arguments pour rester vaillant et solide. Il y eut ensuite la captivité en Allemagne d’où il ne reviendra qu’à vingt-sept ans. Aujourd’hui, ce pan lointain de sa vie reste clair et précis même si Paul prétend qu’il « perd des coches, et que la route est longue et difficile ».

Les lieux, les personnes, chacun porte encore dans sa mémoire, le nom qui lui revient. A l’image de celui à qui il ressemble tant, son discours est ponctué de paroles bienveillantes, les sages diraient « positives ». Pas de haine même s’il a « beaucoup encaissé » et s’il a désiré après bien des désillusions « tirer un trait sur toutes les religions et la politique qui ont détruit beaucoup de monde » Celui qui tout jeune a soigné sa mère, puis récemment son épouse qu’il a vu partir tout comme, avant elle, ses trois enfants, impuissant devant le sort qui s’est acharné, insiste sur le fait que « toute sa vie il a fait de ses actes des bonnes actions, ne reculant devant rien ». L’humaniste a souhaité inscrire dans les premières pages de son livre toute la confiance qu’il a dans l’homme intimement lié à la nature. L’arbre et le bois restent une référence qui tient à cœur de celui qui après avoir travaillé à l’exploitation familiale a travaillé ensuite à Jarnac, après maints petits boulots, à l’entreprise de bois Roger : « Comme l’arbre a besoin de puiser ses forces dans la profondeur de la terre pour se développer et faire face aux tempêtes, l’homme a besoin de ses racines pour se tenir debout ». Le livre de Paul se veut être les racines qui aideront ses cinq petits-enfants, ses cinq arrière-petits enfants et tous ceux à venir, à grandir et se tenir debout en se souvenant de Pépé Paul.

Le jour de la fête, aux petits-enfants heureux de recevoir le livre, le grand-père a prévenu : « Il ne suffit pas de lire, il vous faudra aussi comprendre »

 

Je suis restée plus de deux heures avec Paul. J’ai découvert, au hasard des pages de son livre que j’ai feuilleté, des détails d’épisodes de sa vie que je ne livrerai pas ici. Des hasards, des coïncidences troublantes que je garderai secrets. Je suis revenue chez moi en ce beau samedi qui sentait déjà le printemps, troublée, émue. J’ai déjà dit quelque part, et je l’avoue sans honte, que bien des personnes âgées m’ennuient, et que j’ai aujourd’hui envie de me tenir éloignée de la vieillesse pour l’avoir côtoyée très jeune, trop jeune. Mais pour faire à la Brassens, je pense que le fait d’être ennuyeux, triste et vieux n’a pas forcément de rapport avec l’âge. Car au final, les personnes âgées qui me sollicitent pour le journal, celles qui prennent plaisir à discuter avec moi, sont des gens remplis de sagesse, d’intelligence au sens noble et large du mot, des gens qui ont tellement de choses à dire et que j’aime entendre, sans appréhension.

Je repars donc sur le coup des 16 heures après avoir pris un petit café en compagnie de celui que j’avais cru reconnaître en entrant.

Je fais la bise à Paul. La barbe est douce, je sens que le papi est ému aussi. Je suis touchée par la confiance qu’il a mis à se livrer, et qu’il met en moi pour transmettre tout cela au journal.

Il m’accompagne sur le pas de la porte. Je lui promets de me rendre disponible, pile poil, dans dix ans, pour la suite de ses mémoires. 

Je crois que Papi Paul viendra faire un petit tour ici. Je le salue ainsi que Nadine. Je sais que d'autres tomes sont prévus à ses mémoires. Une belle façon de faire revivre le passé dans l'avenir et de lui-même se projeter dans l'avenir grâce à son passé. Une façon pour le sage qu'il est d'avancer avec son vécu et permettre à ses petits descendants de profiter de son expérience.Je remercie aussi, en passant, Samuel, un autre humaniste à la barbe fleurie, qui m’a donné l’opportunité de faire cette belle rencontre.  


blogsudouest - 24-03-08

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